Enquête. L’histoire méconnue de la prostitution en Algérie

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Keltouma Aguis est anthropologue et chercheure au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) basé à Oran. Elle l’une des rares spécialistes de la question de la prostitution en Algérie. Elle a réalisé des études et des enquêtes très savantes sur la question très tabou de la prostitution dans notre pays. Elle a planché notamment sur le vécu et représentation des prostituées dans la société Algérienne. Algériepart vous propose de découvrir le travail de recherche de cette anthropologue algérienne qui nous aide à décrypter les problèmes de notre société. Dans ce premier volet, Keltouma Aguis nous raconte l’histoire très méconnue de la prostitution en Algérie. 

La prostitution dont le statut varie d’une société à une autre et d’un pays à un autre est une activité sexuelle rénumérée où le sexe et le désir sexuel sont les principaux enjeux. Elle est pratiquée par les deux sexes mais exercée majoritairement par les femmes et consommée par les hommes.

La prostitution en Algérie ne date pas d’hier, c’est une des anciennes pratiques qu’a connu la société algérienne. L’ouvrage de Christelle Taraud consiste en une étude sur l’histoire de l’organisation de la prostitution au Maghreb de 1830 jusqu’au début des années 1960. Cette étude est basée à la fois sur le dépouillement des archives françaises, civiles et militaires et sur l’analyse d’un fonds iconographique (cartes postales, photographie, cinéma…) ainsi que des sources publiées (presse, littérature, récits de voyage…). Selon Christelle Taraud, l’administration française a structuré un système de prostitution nouveau dans cette région qui a accompagné l’ordre colonial :

« À Alger dès 1831, les prostituées sont enregistrées par la police, dès 1889 à Tunis, à partir de 1914 à Casablanca. À Alger, le 11 août 1830, s’ouvre un établissement pour le contrôle médical des femmes publiques. Les premiers bordels militaires de campagne ont été organisés par l’armée, en 1831, dès le début de la conquête algérienne. Les caractéristiques de la prostitution en situation coloniale précisées dès le début du processus étaient en rupture avec la sociologie et les pratiques prostitutionnelles pratiquées dans les sociétés précoloniales d’Afrique du Nord. L’esclavage domestique et le monde des courtisanes. La prostitution coloniale est définie par une règlementation administrative, par le contrôle individuel et sanitaire, et également par le travail d’abattage des prostituées indigènes – une sorte de « taylorisme sexuel » organisé initialement par l’armée pour réguler les pulsions de la troupe. La réglementation et le contrôle des prostituées avaient pour finalité de protéger la société blanche et métropolitaine des risques épidémiologiques. En Afrique du Nord, les prostituées fournies aux soldats européens jusqu’au début des années 1960 étaient généralement d’origine indigène, de même que les bordels militaires de campagne ouverts en Europe continentale après la Seconde Guerre mondiale pour la troupe indigène proposaient exclusivement des femmes colonisées soumises. Il est par ailleurs significatif que l’abolition du régime de la prostitution réglementée en métropole en 1946 n’ait pas concerné les colonies. Les bordels militaires de campagne  continuèrent de fonctionner en Algérie jusqu’en 1962. Des mineures y étaient exploitées en toute impunité. En réponse aux protestations publiques, la hiérarchie militaire déclarait que la législation française ne concernait pas les femmes indigènes et leurs employeurs, qui exerçaient selon leurs coutumes  et leurs traditions. Les passes à la chaîne, la brutalité, le caractère sordide des relations de genre doublées par les relations ethniques, qui caractérisaient les bordels militaires de campagne   et les maisons d’abattage, avaient pour corollaire dans les dispensaires la violence
et l’humiliation du contrôle sanitaire hebdomadaire – voire bihebdomadaire – des prostituées réduites à un sexe misérable et suspect. Cette prostitution fut logiquement assimilée par les indépendantistes à l’ordre colonial. L’indépendance entraîna dès 1955 la fermeture des quartiers réservés au Maroc et en Tunisie ».

L’administration française organisa un système discriminatoire inscrit dans la société coloniale : la prostitution européenne était établie dans les maisons closes, tandis que la prostitution indigène était concentrée dans un espace clos et dans les rues et les quartiers réservés :

« Finalement, l’administration française a échoué dans sa volonté de réglementation et d’organisation. Participant elle aussi de l’évolution de la société et du changement culturel liés au processus colonial, la prostitution clandestine se développa en relation avec la croissance urbaine et l’augmentation des populations citadines salariées, pauvres et déclassées, notamment parmi les femmes qui se prostituaient et parmi les hommes qui les fréquentaient ». Christelle Taraud explore ainsi les milieux interlopes de la société coloniale qui correspondaient également à des espaces frontières où se mêlaient les populations et les cultures. Elle en vient ainsi à s’intéresser à l’évolution des identités de genre parmi les individus vecteurs et acteurs de ces processus d’hybridation culturelle.

À Alger, la Casbah fut le quartier qui regroupait les maisons de tolérance, rues Barberousse, Sophonisbe, Katarrouggil, de Chartres, Bâb-Azzoun, du Chêne, Caftan et impasse René Caille. En 1859, Alger comptait 15 maisons de tolérance, en 1905, 17 étaient réservées aux indigènes et 14 aux Européens, en 1935, 34 étaient réservées aux indigènes et 5 pour les Européens.

En 1930, l’Algérie comptait 68 maisons closes tenues par des Européens, 22 dans le département d’Alger, 28 à Constantine et 18 dans le département d’Oran. En 1942, la police des mœurs à répertorier 46 bordels et 115 magasins et 79 hôtels et des maisons clandestines abritant la prostitution.

En dehors d’Alger, la situation était plutôt anarchique : les azriettes et les danseuses traditionnelles se livraient à la prostitution. Les villages kabyles avaient tous leur gourbi de passage. Les Ouled Nails étaient réputés pour leurs danseuses qui monnayaient leurs charmes, à Boussaâda existaient plusieurs cabarets où venaient des touristes. Ces danseuses vêtues de tenues légères exhibaient leurs bijoux puis passaient derrière l’orchestre.

Nous constatons après cette vue historique sur l’organisation de la prostitution et des prostituées depuis la conquête française de l’Algérie à l’indépendance que le phénomène de prostitution dans notre pays ne date pas d’hier et qu’il est visible dans la sphère publique, il relève, certes, du non-dit sur le plan de la parole, mais il reste un fait réel. La prostitution était bien définie avec un ordre à respecter. Les prostituées n’étaient pas livrées à elles-mêmes, elles étaient assujetties à un contrôle médical deux à trois fois par semaine et ne pouvaient quitter leur poste d’exercice qu’après obtention d’une autorisation des services officiels. Elles sont contrôlées par les services de la police. Après la décennie noire, tout a changé. Les autorités, à cause de la montée du terrorisme, ont cessé de donner de l’importance au phénomène, pire encore, avec la poussée islamiste, ils ont fermé plusieurs lieux de prostitution : « Il est à souligner, à ce sujet, qu’à la vielle de l’Indépendance, près de 171 maisons closes étaient réparties sur tout le territoire national. Aujourd’hui, il ne reste que près de 19 de ces maisons qui exercent en toute légalité». Précisons à ce sujet que ces maisons n’ont jamais été interdites officiellement par l’Etat algérien, mais simplement mises en veille, dans la discrétion la plus totale. On constate aussi que, depuis 1995, une croissance extraordinaire d´hôtels de luxe où la prostitution fleurit « légalement ».

Un sondage effectué par l’Institut Abassa en 2007 montre que L’Algérie compte 1,2 million de prostituées clandestines. Chacune faisant vivre autour d’elle 3 personnes. Les Algériens qui vivent directement ou indirectement de la prostitution sont 4 millions
et sont âgés entre 16 ans et plus. Ce sondage réalisé à partir des données de questionnaire sur la population sans domicile fixe, montre, d’une manière statistique, que la prostitution est visible dans la société, ce qui indique que  la formation du couple est possible chez  les prostituées.

Source: algeriepart

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