Plaidoyer pour le baisemain

0
2664

Régulièrement, dans la presse marocaine, entre autres « marronniers » (1), ressort le quasi même article courroucé de tel ou tel confrère contre l’usage du baisemain royal. L’auteur de la mini-diatribe croit peut-être qu’il fait là œuvre courageuse, iconoclaste voire « démocratique ».

marocain_373919845

Outre que le baisemain, sous ce règne en tout cas, n’est pas obligatoire, Sa Majesté chérifienne -qui, en plus, a renoncé volontairement à sa sacralité constitutionnelle- se contente, de la part du visiteur rétif au baisemain, d’un léger effleurement de son épaule par la bouche ou le front, voire d’une simple inclinaison de tête; les plumes qui partent en pétard contre cet usage immémorial quasi-universel, familial ou mondain, du baisemain, se rendent-elles compte au moins que, sans doute par passion ou gloriole politiques, elles s’en prennent à ce qui n’est rien de moins qu’un signe de ci-vi-li-sa-tion ? Sous la dictature du colonel Boumediène, la presse algéroise aux ordres, paraissant incapable de comprendre cette urbanité, se gaussait régulièrement de la « diplomatie du baisemain » du souverain « féodal » Hassan II…

Même les peu raffinés Etats-uniens reconnaissent dans leurs encyclopédies que le baisemain (kissing of hands) est signe de « courtoisie, politesse, respect, dévouement » voire « admiration » et, sauf exception, ne signifie pas abaissement de celui qui embrasse telle ou telle main. Nancy Reagan fut ravie que le mari de Mrs Thatcher lui baisât le bout des doigts. Dans les démocraties européennes, couronnées ou pas, et qui, de loin, paraissent « exemplaires » à tant d’intellectuels marocains, le baisemain est relativement courant, selon les normes occidentales évidemment : Juan Carlos d’Espagne à la princesse de Galles qui, en même temps, gratifiait le roi d’une révérence; M. Chirac à la chancelière Merkel; M. Sarkozy à Margrethe II du Danemark, et telle militante socialiste à M. Hollande, etc. etc.

Le simplissime pape François, comme la plupart des prélats catholiques, laisse baiser son anneau de souverain pontife, ainsi qu’agirent ses prédécesseurs. Rayon ecclésial, rappelons le cardinal-archevêque d’Alger, Lavigerie, embrassant la main de l’émir algérien déchu Abdelkader. Côté marocain, je vis Si Abbas El Fassi baiser la main de Si M’hamed Boucetta et un des fils du banquier Chaâbi en faire de même à son père. Je me souviens aussi, en 1999, de Sidi Mohamed, pas encore Mohamed VI, s’inclinant en public au Maroc sur la main de grandes dames européennes, comme la princesse allemande Béatrice de Hohenlohe, invitées au circuit Saint-Exupéry. En revanche, le monarque actuel, lors de sa tournée africaine de 2014, refusa sa dextre à des non-Marocains, ce qui est tout à fait normal.

Supprimer le baisemain au roi, ce serait d’abord priver de très nombreux Marocains d’une occasion de manifester leur attachement, leur respect ou (et) leur affection envers le porteur de la double fonction de chef de l’Etat et de commandeur des croyants. Ce serait priver la Chérifie d’un de ses charmes politico-culturels, ce serait supprimer au Maroc non pas une « courbette » désuète mais une coutume immuable, éminemment gracieuse, dans le droit fil de siècles civilisés, donc polis. Au lieu de prêcher pour la suppression du baisemain royal, il vaudrait mieux, me semble-t-il, proposer que cet antique usage toujours bien vivant soit inscrit au patrimoine immatériel du Royaume, notion très en faveur ces temps-ci.

(1) En jargon de presse, le « marronnier » est un sujet revenant régulièrement, surtout quand l’actualité est un peu terne.

Lire : Ghislain de Diesbach, « Nouveau savoir-vivre. Eloge de la bonne éducation », Perrin, Paris, 2014, 270p.

Source:le360

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

*