Asilah. Fin de règne pour Benaïssa ?

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Voilà trente ans que Mohamed Benaïssa est président du conseil communal d’Asilah. Mais cet autodidacte qui
 a été ministre de la Culture, ambassadeur aux Etats-Unis et ministre des Affaires étrangères est aujourd’hui contesté dans son propre fief.

Manif-ambulance-Asilah

Il ne faut pas se fier aux apparences. En attendant la saison estivale, malgré ses dehors de cité balnéaire calme et ses rues vides, Asilah est en pleine effervescence. Ce vendredi 18 avril, l’agitation n’était palpable que si l’on prêtait une oreille attentive aux discussions animant les cafés. Ici, officiellement, personne n’a rien à redire sur la gestion de la ville. Mais tout le monde s’interroge : le maire a l’air bien préoccupé ! Untel assure qu’il est arrivé de Rabat la veille au soir en prévision de la manifestation de samedi. Tel autre affirme l’avoir vu sillonner la ville le matin même au volant d’un 4×4 bon marché. Un autre encore nous engage à baisser la voix : il y a des espions partout. L’ombre de Mohamed Benaïssa plane sur Asilah et les éclats de voix deviennent chuchotements dès qu’il s’agit d’évoquer la fronde inédite dont il fait l’objet. Car la douce monotonie de cette ville côtière à une quarantaine de kilomètres au sud de Tanger est bel et bien perturbée par le bras de fer qui se joue à distance entre le maire, Benaïssa, et son principal adversaire au conseil communal, Zoubeïr Bensaâdoun, condamné à trois ans de prison pour trafic de drogue et  recherché par les autorités.

Bidonville_Asilah

Bidonville à l’entrée d’Asilah. Les logements sociaux à proximité semblent désespérément vides. Photo : S.B.

Boycotté par le roi

Pour comprendre les enjeux de cette lutte sans merci, il faut au moins brosser à grands traits le parcours d’un homme au destin irrémédiablement lié à celui d’Asilah. C’est à la fin des années 1970 que Benaïssa sort de l’ombre. Il est à l’origine de la naissance et du succès du festival culturel international d’Asilah, dont la 36e édition doit se tenir en août. Ce joli coup médiatique lui permettra d’être propulsé au poste de ministre de la Culture en 1985, avant d’atterrir en tant qu’ambassadeur à Washington en 1993, puis à la tête de la diplomatie marocaine de 1999 à 2007.

Mais depuis sept ans, l’étoile de Benaïssa a quelque peu pâli. Une de ses anciennes connaissances s’interroge : « Comment se fait-il que le roi ne vienne jamais en visite officielle à Asilah alors qu’il se rend souvent à Tanger ? Pourquoi Benaïssa, qui est tout de même le maire d’une des principales villes de la wilaya de Tanger, est-il toujours absent des cérémonies protocolaires organisées à Tanger en présence du roi ? » Un autre observateur note que « depuis trois ans, contrairement à ce qui se pratiquait auparavant, aucune lettre royale n’a été lue en ouverture du festival d’Asilah ». « En fait, analyse un ancien membre du conseil de la ville qui a souhaité garder l’anonymat, tout se passe comme si le Makhzen se désintéressait complètement de Benaïssa, tout en lui laissant carte blanche à Asilah ».

Une gestion contestée

Plusieurs affaires plombent aujourd’hui la commune d’Asilah et donnent du grain à moudre aux opposants de Benaïssa. Il s’agit d’abord du complexe sportif de la ville dont l’état de délabrement ne justifierait pas son coût de plus de 20 millions de dirhams ; puis celle opposant l’homme d’affaire Abid Karrakchou à la commune d’Asilah pour l’avoir forcé à détruire un projet immobilier au bord de la « marina » pour lequel il avait reçu une autorisation ; celle également qui a vu un certain Youssef Mechbal attaquer la commune en justice au sujet de l’aménagement en parc d’un terrain attenant aux locaux de la municipalité. Outre ces litiges qui s’accumulent, Benaïssa est en butte à la grogne des employés de la commune qui contestent une gestion qu’ils jugent autoritaire, opaque et hasardeuse : promotions hors des règles administratives d’ancienneté, mise à l’écart des fonctionnaires non complaisants, procès et condamnations qui grèvent les finances de la commune, notamment.

Par le passé, la gestion de Benaïssa a plusieurs fois été pointée du doigt. Déjà, en 1993, Marzouk Amazghar, un avocat élu de l’USFP qui avait failli lui chiper la présidence du conseil communal, avait fait de la dénonciation de la corruption un des principaux thèmes de sa campagne avant de s’éloigner quelque peu de la scène politique. L’opposition d’aujourd’hui est d’un genre nouveau. L’heure n’est plus aux notables des partis historiques mais aux leaders au parler vrai. Celui qui incarne l’espoir aux yeux des déçus de l’ère Benaïssa, est un fils du pays, un petit armateur rompu aux joutes syndicales. Depuis plus de cinq ans qu’il s’oppose au maire, il a adopté un style offensif, le mettant en cause nommément dans ses nombreuses harangues.

Slogans_manif_Asilah

Quelques centaines de personnes se sont réunies pour réclamer «la récupération des biens de la commune» et ont clamé leur solidarité avec Zoubeïr Bensaâdoun, opposant de Benaïssa. Photo : R.T.

Manif anti-Benaïssa

Si l’ombre de Benaïssa plane sur Asilah, le fantôme de Bensaâdoun est tout aussi présent. L’homme est sous le coup d’une condamnation pour trafic de drogue qu’il conteste. Ses avocats parlent d’incohérences dans les témoignages présentés par le procureur général. Bensaâdoun dénonce un coup monté. Pour l’heure, il est « activement » recherché mais continue de circuler discrètement, à condition de rester loin d’Asilah. La ville ne parle pourtant que de lui. Il aurait été derrière la manifestation du 19 avril.

Une dizaine de jours auparavant, l’Instance nationale de protection des biens publics au Maroc (INPBPM), présidée par Tariq Sbaï, avait annoncé l’organisation d’une caravane pour protester contre la corruption dans la ville d’Asilah. Mais la manifestation n’a pas obtenu les autorisations requises. Et le jour J, ce samedi 19 avril en fin d’après-midi, les fourgons de police sont en place bien avant l’heure pour éviter que le rassemblement prévu ne vire à la marche populaire. A 18h, l’ambiance est encore attentiste. Les intervenants se succèdent au micro, à peine audibles. Tous dénoncent la gestion de Benaïssa. Quelques centaines de personnes scandent brièvement « Irhal ». Puis, stupeur, un mouvement de panique : une femme s’est évanouie, frappée par un caïd. La foule s’anime, la troupe fait mine d’intervenir, les simples curieux s’éloignent. Comme pour adoucir les forces de l’ordre, les manifestants crient « âcha Al Malik ! ». La tension redescend d’un cran, jusqu’à ce que la police empêche une fourgonnette équipée de baffles et de haut-parleurs de décharger son matériel. Les esprits s’échauffent de nouveau, bientôt calmés par la sirène de l’ambulance venue récupérer la manifestante blessée.

La manifestation prend fin dans un joyeux brouhaha. Au micro, Tariq Sbaï affirme que cette caravane – en fait un rassemblement – n’est que le point de départ d’une longue campagne pour que les habitants d’Asilah reprennent les commandes de leur ville. Son discours prend parfois une tournure nationale. Rendez-vous est pris pour le 24 mai, jour où les « victimes de Benaïssa », comme dans un simulacre de procès populaire, seront invitées à s’exprimer sur leurs mésaventures avec le « roi d’Asilah ». Mais ce dernier est loin d’avoir rendu les armes. La veille de la manifestation, il traitait ses opposants de baltagias et réunissait son ban et son arrière ban, à savoir un collectif d’une dizaine d’associations de la ville. A Asilah, cette première passe d’arme augure d’une bataille
acharnée lors des élections communales de juin 2015.

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