Zakaria Boualem et la vidéo Happy de Nador devant la justice

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La bonne nouvelle de la semaine nous est venue de Nador, à la pointe de la construction du Maroc moderne, démocratique, berbère, andalou, SARL, SA, etc. Rappelons aux lecteurs distraits que cette paisible cité s’était brillamment illustrée l’été dernier en emprisonnant deux adolescents coupables d’un bisou sur la voie publique.

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Une organisation de défense des droits de l’homme avait porté plainte pour cette infamie. C’est la deuxième fois que j’écris ça et je n’arrive toujours pas à m’y habituer. Ça s’est passé l’été. Depuis, cette brave bourgade a considérablement progressé en termes d’ouverture d’esprit.

La nouvelle affaire concerne une vidéo. A moins que vous ne soyez en hibernation à Anfgou, vous savez probablement que la mode consiste à réaliser un clip sur la  musique de Happy. On filme sa ville, on chante, on danse, on montre qu’on est heureux, ça diffuse de la bonne humeur, et merci. Le monde entier s’y est mis, même Nador. Sauf qu’il s’est trouvé là-bas un brave homme outré par cette impudence qui s’est empressé de porter plainte contre les jeunes coupables d’avoir posté la vidéo. Il faut le comprendre : sa fille a participé à cette ignominie. Zakaria Boualem a bien regardé la vidéo, il n’a trouvé aucune trace de pornographie,  mais il doit y avoir un problème de définition de concept dans cette affaire.

Si cette vidéo est louche, alors les Télétubbies sont obscènes.  Pourtant, on peut difficilement suspecter Zakaria Boualem de féminisme outrancier ou de militantisme de l’impudeur généralisée. Cet homme a grandi à Guercif, pas exactement à l’avant-garde de la lutte pour les libertés individuelles. Il s’estime donc en droit de poser la question à ses compatriotes de Nador : est-ce que vous ne pensez pas que vous exagérez un peu ? C’est juste une possibilité, hein, pas de quoi s’énerver… Un truc à envisager, histoire de réfléchir ensemble. Parce que si vous continuez sur la même gamme, vous risquez de finir par porter plainte contre Pharrell Williams lui-même, l’auteur du tube incriminé, l’homme qui a détourné les jeunes de la ville des valeurs locales, avant de poursuivre YouTube qui a eu l’impudeur de diffuser cette horreur et de terminer en beauté par poursuivre en justice vos mamans qui ont peut-être embrassé vos papas. Seules des contraintes biologiques vous retiennent sans doute de porter plainte contre l’ensemble des femmes de la ville, coupables tout simplement d’exister. Il faut peut-être se ressaisir, là, parce que c’est en train de devenir bizarre, ce truc…

Le Maroc est un pays où cohabitent des systèmes de valeurs très différents, longtemps exhibés fièrement sous la bannière tradition et modernité. Il y a chez nous des gens qui veulent abolir la peine de mort et d’autres qui veulent l’appliquer à ceux qui se font des bisous. D’autres qui demandent à utiliser la science pour déterminer le jour de l’Aïd le petit, qui affrontent ceux qui trouvent haram de changer d’heure. Des femmes qui veulent revoir la répartition de l’héritage pendant que leurs concitoyens réfléchissent à la possibilité de forniquer légitimement avec un cadavre. Certains conçoivent une pub où l’on nous demande de ne plus appeler un noir 3azzi, pendant que des propriétaires affichent noblement sur leurs portes que leur immeuble est interdit aux Africains. C’est très déstabilisant.

On ne parle pas de diversité d’opinion, là, mais bien d’opposition de valeurs. Parfois chez la même personne, précisons-le… On peut demain organiser un sondage où l’écrasante majorité des Marocains se prononceront pour l’interdiction de l’alcool. On peut même organiser ce sondage exclusivement dans les bars. On peut demander aux gens de Nador s’il faut interdire Facebook, ils répondront tous oui – question posée sur Facebook, évidemment. Cette absence de cohésion, c’est affreux. Le minimum requis pour une cohabitation n’est pas là.

Source:Telquel

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