La tradition du drap nuptial

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Une carabine de chasse en bandoulière, un regard menaçant et un ton acerbe… Voilà comment Driss s’adresse au mari de sa sœur, lui lançant un péremptoire et sec « Tu as cinq minutes » , ce à quoi l’intéressé répond, fièrement, « au maximum » … avant de s’élancer vers la chambre, d’y entrer en claquant la porte derrière lui, dans cette course contre la montre.

 

Cinq minutes, c’est le délai accordé par Driss aux jeunes mariés pour sortir et brandir un torchon imbibé de sang… le fameux « seroual »  taché du sang de l’hymen perforé de la mariée, nécessaire pour que la suite du mariage se déroule dans le calme…

Saâdia, qui était partie la première à la chambre nuptiale au son de la musique et au rythme des tambourins, le teint blême et les mains tremblantes, sait qu’elle porte entre ses cuisses l’honneur de sa famille… Toute anomalie anatomique pourrait jeter l’opprobre sur les siens et la honte sur elle…

Le sang de la chasteté ou du machisme !!

La montre indique 5 heures du matin. La fête est finie, les convives ont bien mangé et bien bu, ils ont chanté, ils ont dansé et ont dûment fêté les jeunes mariés selon les traditions de leur région. Mais tout le monde attend le plus important, le rituel le plus marquant de la soirée. Les gens de la tribu se sont donc amassés dans un coin et attendent de voir ce bout de tissu, le seroual, qu’on leur jettera de la chambre afin qu’ils puissent constater de visu la pureté, la chasteté de la jeune fille. Une fois cela fait, ils pourront rentrer chez eux, l’âme en paix, rassurés quant à l’honneur de la famille de la mariée.

Seulement voilà, les deux jeunes ont tardé à jeter leur « torchon ». Les mines se tirent et les langues commencent à se délier, suspicieuses, médisantes. Quelqu’un ose la question : « elle n’est peut-être plus une jeune fille » , et quelqu’un d’autre lui répond, incrédule : « et pourtant, elle est bien élevée, Saâdia » . Driss, le frère farouche qui entend ces remarques, cesse de faire les cents pas et va toquer à la porte : « allez, faites vite ou j’enfonce la porte » , puis s’entend répondre par le jeune marié, la voix essoufflée : « Une minute !! » .

Quelques instants après, du bruit, des cris se font entendre de l’intérieur de la pièce ; le jeune homme ouvre la porte de la chambre nuptiale et jette le seroual trempé de quelques gouttes de sang. Sa mère va récupérer l’objet, le met sur un plateau avec un pain de sucre, et tout le monde reprend le chant et la danse, d’abord dans la maison, ensuite dans les rues du douar. La mère de la jeune mariée, quant à elle, pousse un profond soupir de soulagement et récite en boucle des prières de remerciements au Créateur.

Les cris de Saâdia ont fait immédiatement taire les gens suspicieux, comme ils lui ont évité les deux décharges de chevrotine que Driss se proposait très volontiers de lui tirer dans le corps si le seroual n’était pas sorti avec son sang. Quant au gars, il a quitté la chambre, fier comme un paon, recueillant les félicitations sincères de l’assistance. Plus les cris de la fille sont puissants et plus le marié est réputé viril et plus le sang sur le seroual est abondant et plus  l’honneur de la fille est grand.

Certificat de « bonne vie et mœurs » 

La règle religieuse est que le mariage se fonde sur la pudeur, le respect et la réserve de la mariée. Aussi, balader le seroual sous les regards de l’assistance en majorité extérieure à la famille est un genre de « scandale social » qui met à mal le principe de l’intimité conjugale.

Pour la sociologue Soumiya Naâmane Guessous, cette pratique de brandir le seroual la nuit de noces « remonte à l’ère anté-islamique, des temps immémoriaux où la vierge représentait le symbole même de la pureté et de la chasteté, quand les jeunes filles vierges étaient sacrifiées sur les autels des dieux pour bénéficier de leur bénédiction et éviter ainsi les cataclysmes » .

Par la suite, les  sociétés arabo-musulmanes ont hérité et repris  cette idée et en ont fait une célébration publique de la virginité de la fille, une pratique qui est restée sacrée des siècles durant et a constitué un tabou qu’on ne discute pas, qu’on ne discute jamais. Mais si ce rituel, avec son sang et ses cris, a disparu dans les grandes villes, on le retrouve toujours dans les quartiers populaires et dans les campagnes, un rituel qui reste l’obsession des jeunes filles promises à la noce. Écoutons Fadma, une jeune fille qui attend son mariage dans quelques mois : « J’appréhende cette nuit de noces, et plus la date approche, et plus je suis saisie d’effroi pour la douleur qui m’attend ce soir-là » . Fadma est une fille des environs de Beni Mellal et, de toute sa vie, elle n’a jamais reçu une éducation sexuelle qui lui permette de découvrir les arcanes de cette nuit de noce. Mais il est une chose dont elle est persuadée : « Je crierai, je souffrirai et je pleurerai » , dit-elle d’une voix étranglée, elle qui a vécu ces moments avec sa sœur aînée qu’elle avait trouvé, la nuit de son mariage, dans sa chambre, seule, effondrée, en larmes, en sang… pendant que son époux et les autres faisaient ripaille et s’amusaient comme des fous, célébrant la virilité du marié .

Notre sociologue, Mme Guessous, confirme bien le recul de cette pratique par endroits mais son maintien aussi dans les zones rurales et les petites villes. La raison du recul se trouve donc « dans le discours religieux qui préconise que les choses intimes doivent rester intimes, et aussi dans les effets de mode au sein des familles instruites et modernes qui ne fêtent plus ce genre de choses d’une manière publique »  . Que signifie cela, « d’une manière publique »  ? La sociologue répond que « la médecine moderne joue son rôle, du fait que les familles des mariés insistent pour faire ausculter la jeune fille par un gynécologue, qui délivre un certificat de virginité » , lequel remplace le seroual.

Manal, une jeune fille issue d’une famille cultivée de Fès, n’échappe pas non plus à la règle et l’instruction des membres de sa famille ne lui est d’aucun secours, car elle subira elle aussi l’épreuve du tissu : « Ma famille est certes opposée au fait d’exhiber le tissu en public, mais elle le récupérera quand même pour le voir et le montrer à la famille de mon mari » . Manal se souvient de s’être ouverte de ce problème à sa mère, qui lui avait répondu fermement, sur un ton qui ne supportait aucune réplique : « Je veux montrer à tous ceux qui ont mis en doute ta virginité qu’ils se sont trompés ; il s’agit là d’une tradition familiale, incontournable et inévitable » .

Slogans pervers et cris de travers

Les rites varient en fonction des régions et de la géographie. Ainsi, au nord, dans les montagnes du Rif, les choses se passent discrètement le seroual eu égard à la nature conservatrice des sociétés qui vivent dans ces endroits, et aussi du fait que les mariages ne sont pas mixtes. Dans l’Oriental, l’époux sort de sa chambre nuptiale, dans sa tenue de nuit, imbibée de sang, et va au-devant de ses convives qui le fêtent. Dans le Souss, seules les femmes ont droit de regard, les hommes sont exclus pour des questions de pudeur. Au Moyen Atlas, à Khénifra et régions, c’est la mariée qui porte elle-même le seroual sur son plateau et arpente les rues dans cet équipage, au rythme d’Ahidouss.

« La pratique est donc présente dans toutes les régions du Maroc, la seule différence de rituel s’inscrivant dans le rapport de chaque endroit à la pudeur » , reconnaît tristement Mme Guessous, avant de préciser que « 95% des hommes imposent la virginité comme condition de mariage au sein d’une société bestiale qui rejette les filles non vierges, battues, violentées et marginalisées au point qu’elles ne trouvent d’autre recours que la prostitution » .

Mounir, un élève-ingénieur, compare cette pratique à une « boucherie » et estime que « ceux qui évaluent leur honneur par la virginité d’une femme sont des gens sous-développés qui ne respectent pas les femmes ni ne leur reconnaissent le droit à la liberté, et encore moins à l’erreur » . Son camarade étudiant Youssef considère, quant à lui, que « la nuit de noce me concerne moi et mon épouse et entre dans le cadre de notre intimité, dans laquelle personne n’a le droit de s’immiscer » .

La mariée est « arrivée jusqu’au petit matin » … Voilà comment on qualifie cette nuit emplie de sentiments et de contre-sentiments alliant la joie, la fête et le bonheur d’une part et, d’autre part, l’inquiétude, le stress, la peur et la douleur. Chacun voit les choses à travers son propre prisme. Mais ceux qui dansent, chantent, festoient et font ripaille en scrutant le « torchon de la honte » , au son de la musique, lançant des phrases bien senties  et puisées dans la tradition la plus ancienne, ne prennent pas la mesure des dégâts occasionnés au mental de la mariée qui doit payer le prix fort pour assurer et affirmer l’honneur des siens. Florilège de phrases : « Bravo l’ami, tu as mis ce qu’il fallait dans ce qu’il fallait« , « Venez regarder en bloc, afin que l’on ne dise pas que c’est le sang d’un coq » , « eh toi la vertueuse, ainsi sont faites les femmes pour les hommes respectueuses » …

Viol sous couvert de mariage

Zahra est mariée depuis huit ans et est la mère de deux enfants ; elle n’oublie pas sa nuit de noces : « Mon mari m’a ligotée et a abusé de moi, brutalement, alors que je n’avais que mes yeux pour pleurer » , se souvient-elle sans réussir à empêcher les larmes de couler sur ses joues et de tomber sur son nourrisson qu’elle allaite. Puis elle ajoute : « Je hurlais de toute la force de mes poumons, le suppliant d’y aller doucement, mais il ne m’entendait, pas plus que les autres qui étaient assourdis par le volume élevé de la musique » . L’homme cherchait son honneur et son honneur a coûté à son épouse une hémorragie, qui n’a pu être interrompue par le fqih du coin, ce qui avait nécessité son transport en urgence à l’hôpital le plus proche.

Le mari de Zahra et les autres qui tambourinaient à tout rompre ne pouvaient pas savoir que l’hymen de Zahra, dit « hymen clos », était d’une nature qui nécessitait une intervention chirurgicale pour le percer, avant toute pénétration. La plupart de ces gens ignorent que les hymens sont différents et leur consistance aussi, variant d’un métabolisme à l’autre : l’hymen annulaire, le plus répandu, l’hymen bridé qui rend difficile le constat de virginité, l’hymen criblé, avec plusieurs petites ouvertures, l’hymen à bride ou l’hymen élastique qui sont difficiles à perforer, attirant toutes sortes d’accusations et de faux procès aux filles qui ne saignent pas lors du rapport. Mais parfois, à l’inverse, il arrive qu’il y ait de gros écoulements de sang en raison d’une blessure dans la région du vagin. Ainsi, le sang ne saurait être une preuve de virginité.

Le « perforeur » , entre réalité et imaginaire populaire

La défloration n’est pas toujours le fait de l’époux car, dans certaines régions, ce sont les femmes du village qui se chargent de la besogne, avec leurs doigts ou une bougie enduite d’huile. Certains récits rapportent qu’il existe une tradition où c’est un ami du marié qui tient lieu et place pour la nuit de noces ; cet homme, appelé le « vizir »   remplace son ami, trop stressé ou pas assez viril, un état qui le mène souvent chez un « guérisseur ».

Et puis, il y a aussi le « perforeur »  (frigue3 en VO), l’homme des missions délicates. Le gars est en général puissant, musclé et monté comme un taureau. Connu pour ces caractéristiques dans le douar, on a recours à ses services en cas de problème. Le « perforeur »  est le sauveur du mari car, comme l’honneur de la femme se mesure à son sang, celui du marié s’évalue à sa capacité à faire couler ce sang.

Mais Soumiya Naâmane Guessous n’a pu, à travers ses recherches, confirmer l’existence de ce personnage, bien que des mères et des grand-mères, des aïeules, se souviennent de ce type de gars voici environ un demi-siècle.

Et ainsi donc, le mari, le vizir, le perforeur ou même la bougie ou les doigts… l’engin importe peu dans une société conservatrice pour affirmer et confirmer l’honneur d’une famille en faisant couler le sang d’une vierge pour établir sa pureté et sa chasteté.

Ignorance, quand tu nous tiens !

Dans une région du Maroc, un homme a donné à son fils une carabine, le soir de sa nuit de noce, et lui a tenu le discours suivant : « Si elle est vierge, tu tires un  coup en l’air, et si elle ne l’est pas, tu lui mets deux balles dans le corps, on comprendra » . Le garçon entre dans la chambre nuptiale et, quelques temps après, l’assistance entend le bruit d’une détonation. Joie et congratulations dans la salle commune. Le lendemain, le père entend le bruit de deux coups de feu ; alors il se dirige vers la chambre et découvre le corps, sans vie, de sa bru. Il s’enquit de la chose et son rejeton lui dit : « hier, elle était vierge mais aujourd’hui, je me suis aperçu qu’elle ne l’était pas, alors j’ai fait comme tu m’as dit » .

Cette histoire, pour anecdotique qu’elle soit, montre la naïveté d’un gamin qui n’a jamais reçu d’éducation religieuse pour savoir qu’une fille est vierge lors de sa première nuit ; mais l’histoire montre la violence d’une société qui traite les questions de virginité au fusil et qui mesure l’honneur au sang qui coule entre les cuisses.

[box type= »tick » size= »large » style= »rounded » border= »full »]“Contraire à la religion… D’un point de vue religieux, cette tradition devrait être révoquée. A ce propos, le Prophète dit « Parmi les hommes qui occupent les plus mauvaises places au jour de la Résurrection celui qui révèle des secrets liés à ses rapports avec sa femme » (rapporté par Muslim, 4/157). C’est clair, ce qui se passe entre les époux doit rester entre eux. Quoi de plus humiliant, stressant, traumatisant, pour deux époux sensés passer une nuit des plus intimes entre eux.” [/box]

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