Pakistan: Une guerre des gangs sans merci ravage Karachi

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Guerre pour le contrôle du port, des terres et du commerce sur fond de rivalités ethniques et politiques; attentats par des groupes extrémistes, pauvreté jetant des jeunes sans espoir dans les bras de la mort, Karachi, la mégapole économique du Pakistan, a tous les ingrédients d’un cocktail explosif. Reportage.

Le quartier de Lyari, stratégique, car il englobe le port de Karachi, d’où transite la majorité des biens entrant et sortant du Pakistan, est emblématique de la “guerre des gangs” qui sévit à Karachi et n’a rien à envier à un film de Martin Scorsese.

Ici, des jeunes jouent au football, des artisans travaillent des plaques de métal, des commerçants apeurés ont fermé boutique et des rickshaws se frayent un chemin dans les flaques d’eau stagnante laissées par un rare orage.

Au bout d’une ruelle tapissée de détritus, des femmes réconfortent Shahida dans sa demeure humide, éclairée par une ampoule nue, au plafond éventré. “Mon fils est allé se recueillir sur la tombe de son père, mais il n’est jamais revenu. Nous avons retrouvé son corps mutilé dans un sac”, raconte, secouée de sanglots, Shahida, mère éprouvée par les pires violences en deux décennies dans la mégapole économique du Pakistan.

Par un jour de décembre, son fils unique, Faysal, 16 ans, est allé au cimetière et n’en est jamais revenu. “Il a été mutilé. Il a reçu une balle dans la tête et il avait des traces de perceuse à la tête et au ventre”, décrit son oncle Mohammed Hussein, homme charpenté vêtu d’une tunique crasseuse.

“Nous ne savons pas qui a fait ça, ni pourquoi” sanglote la mère, petite femme ronde et fragile.

[dropshadowbox align= »none » effect= »lifted-both » width= »350px » height= » » background_color= »#f9e886″ border_width= »1″ border_color= »#f6138a » ]Des mères éplorées, inconsolables à jamais, il y a en beaucoup ces temps-ci à Karachi, où plus de 2.100 personnes ont perdu la vie en 2012 dans des attentats ou des meurtres, selon le Comité de liaison entre les citoyens et la police. La pire année depuis la création de ce registre il y a près de 20 ans.[/dropshadowbox]

Shahida n’a aucune idée de l’identité du meurtrier, ni de ses motivations. Et bien malin qui pourrait les connaître tant les conflits politiques, économiques et ethniques s’entrecroisent dans ce monstre urbain de 18 millions d’habitants.

Les parrains de Lyari

Karachi comptait moins d’un demi-million d’habitants à la partition des Indes britanniques ayant donné naissance en 1947 au Pakistan. Les “Mohajirs”, musulmans ayant fui l’Inde, se sont installés. Puis, des migrants de tout le Pakistan.

Aujourd’hui, le principal parti des “Mohajirs”, le Muttahida Qaumi Movement (MQM), contrôle la ville. Seul lui échappe le quartier de Lyari, fief du Parti du peuple pakistanais (PPP, au pouvoir au Pakistan), et des zones peuplées par les Pachtounes, la principale ethnie du nord du pays, qui sont fidèles à un autre parti.

Lyari est le théâtre depuis quelques années d’affrontements sanglants entre deux bandes rivales: le Comité populaire pour la paix d’Uzair et Zafar Baloch, historiquement proches du PPP, mais aujourd’hui en rupture avec la hiérarchie du parti, et les hommes d’Arshad Pappu, accusés de servir de supplétifs au MQM.

“La terre à Karachi est très précieuse et son contrôle est la mère de tous les conflits. Tout le monde est impliqué”, lance Zafar Baloch, un homme corpulent à la courte barbe anthracite, se déplaçant avec une canne.

“Ils (les gens du MQM) nous qualifient de mafias contrôlant le trafic de la drogue ou s’appropriant des terres. S’ils multiplient les allégations, c’est que nous sommes le principal obstacle à leur projet de contrôler le port”, ajoute cet homme aux airs de ‘parrain’ qui, sous sa tunique, dissimule une attelle en métal enserrant son tibia entaillé par une attaque à la grenade.

Au printemps, la police avait lancé une opération armée contre ses hommes sans parvenir à les déloger. Au contraire, les Baloch sont sortis renforcés de l’opération et contrôlent Lyari en maîtres.

Pas de politique sans fusil

Mais les rivalités internes de Lyari n’expliquent pas à elles seules l’ampleur des violences que certains attribuent à la “talibanisation” de quartiers peuplés par des Pachtounes, ethnie majoritaire des insurgés talibans.

Depuis 2001, des dizaines de milliers de Pachtounes ont fui le nord du Pakistan, région sur la ligne de front de la “guerre contre le terrorisme”, pour gagner Karachi, devenue une base arrière des talibans.

“En migrant ici, ces gens ont amené leur tempérament belliqueux”, soutient Khawaja Izhar ul-Hasan, ministre MQM rencontré dans son QG hypersécurisé.

“Le MQM veut occuper et contrôler toute la ville et ne tolère pas les migrants du reste du pays”, rétorque Bashir Jan, un laïc qui représente le principal parti pachtoune à Karachi et a déjà réchappé à trois tentatives d’assassinats depuis 2007.

Faisceau de conflits politiques, économiques et ethniques

À Karachi, des groupes armés liés à des partis politiques prospèrent, des commerçants se disent victimes d’extorsion, la police peine à imposer son autorité dans des zones de non-droit et à protéger des témoins de meurtres craignant les représailles, ce qui a contribué à créer une culture d’impunité quasi généralisée.

Et la situation pourrait encore empirer avec les élections nationales prévues ce printemps. Déjà, les partis s’entredéchirent sur la délimitation des circonscriptions et s’accusent de vouloir peupler des zones de la ville pour s’assurer de faire élire leurs candidats.

“Personne ne peut faire de politique dans cette ville sans fusils. Je crains que les partis montrent leurs muscles aux élections”, regrette Fateh Mohammad Burfat, criminologue à l’Université de Karachi.

Voilà qui ne va pas rassurer les mères comme Zeitoun AbdelKarim, une habitante de Lyari de 65 ans, dont les trois fils ont été victimes des violences.

“Mes trois fils sirotaient un thé dans un restaurant, un homme en motocyclette a ouvert le feu sur eux et a pris la fuite. Deux de mes fils sont morts et le troisième est handicapé, il ne peut plus parler et a besoin d’aide pour manger”, raconte-t-elle.

AFP

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