Hiba et Ghita Khamlichi : petites surdouées deviendront « très » grandes

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L’art des sœurs Khamlichi gagne en maîtrise et en maturité. Portrait croisé de ces deux petites virtuoses de la peinture, récompensées en novembre dernier par trois prix, à la Biennale d’arts de Sharjah aux Émirats Arabes Unis, mais curieusement peu soutenues au Maroc.

Les mêmes gestes fins et pondérés. La même voix flûtée pour commander un chocolat chaud, puis le même petit hochement de tête, délicatement offert au garçon de café. Le même sourire discret, les mêmes yeux graves, contemplatifs, débordant d’intelligence. Normal, me diriez-vous. Elles sont sœurs. Elles vivent sous le même toit, se comprennent presque d’instinct. Ghita perd un mot, Hiba le rattrape au vol. Hiba trébuche sur une pensée, Ghita accourt et la remet en selle. «Elles sont très proches mais en même temps radicalement différentes. Comparer Hiba et Ghita revient presque à trouver des similitudes entre les Grecs et les Singapouriens !», plaisante Abderrafi Khamlichi, bienheureux père et manager désabusé de ces gracieuses jeunes filles.

Mais place à l’émerveillement, la désillusion viendra bien assez vite. Observons d’abord les toiles de Hiba, douze ans. «Et dix ans d’expérience», rappelle fièrement le papa. Scrutons ces cercles, ces formes incurvées, ondoyantes, qui serpentent, s’enchevêtrent, se chevauchent comme dans la fascinante mécanique d’une montre suisse. Et puis ces objets qui s’insinuent, selon le thème du tableau, dans l’envoûtant engrenage. «J’ai créé ma propre technique de peinture à la gouache», confie l’enfant peintre. Une technique que Hiba baptise Abada, comme le groupe brésilien de capoeira, son art martial préféré. «Une multitude de possibilités, une promenade picturale de forme en forme, s’emballent des critiques d’art. Un art de plus en plus identifiable à celui des grands maîtres». Et une cote qui grimpe, lentement mais sûrement : «Une toile de 1m50 sur 1m50 vaut en moyenne 50 000 dirhams. Seules les œuvres de vétérans comme Melehi, Belkahia et Ben Cheffaj peuvent dépasser ces sommes-là», s’enorgueillit Abderrafi Khamlichi, qui jure reverser l’argent des tableaux à des associations. «Mes filles récolteront le fruit de leur travail quand elles seront majeures». En attendant, les sœurs Khamlichi récoltent des choses infiniment plus gratifiantes : «Nous revenons de la Biennale d’arts de Sharjah aux Émirats Arabes Unis où nous avons décroché trois prix. Nous exposons à Paris en avril, à Lille en mai. Après, nous retournons au bercail pour une quatrième exposition, suivie éventuellement d’une cinquième à Londres et d’une sixième à Budapest».

Écoutons à présent les tableaux de Ghita Khamlichi, car la lycéenne de seize ans peint de la musique. Oui, chacune de ses créations à l’huile ou à l’acrylique est dédiée à une chanson. All the things you are, Spiral dance, Improvisation de Keith Jaret, Tutu, All blues de Miles Davis, les rythmes explosent et enfantent des formes, les mélodies s’éparpillent et créent des constellations de couleurs. «Le jazz est ma musique de prédilection. Mais je peins aussi de la musique soufie, des musiques spirituelles du monde, que j’aime beaucoup». Comme l’expressionniste américain Jackson Pollock, la jeune artiste n’utilise pas de chevalet pour peindre. Elle pose sa toile à même le sol et s’affaire dessus. «Sauf que Pollock laisse la peinture couler de son pinceau vers la toile alors que Ghita y jette la peinture de ses propres mains avec force et habileté», explique Hiba.

Une cabale contre les sœurs Khamlichi ?

Des performances que Ghita accomplit volontiers en public ou devant des caméras de télévision, mais certainement pas sa petite sœur. «Un spécialiste des arts a un jour sorti mille dollars de sa poche et promis de me les donner dès que je lui révélerais ma technique de l’Abada», s’étonne Hiba. La collégienne cadenasse son jardin secret et n’en troquera pas les mystères contre tous les trésors du monde. «Le profit ne nous intéresse pas. Faire de l’art pour l’argent, pour assouvir des besoins matériels, c’est souiller l’art, le fouler aux pieds», lance, candide et résolue, Ghita. «D’ailleurs, nous n’allons pas faire de l’art notre métier», poursuit Hiba qui se voit plutôt travailler… dans la finance ! Sa grande sœur, elle, se prépare à intégrer, après son bac, une école d’architecture.
«Elles commencent à s’éparpiller, à s’éloigner de la peinture pour faire autre chose, capoeira, guitare, anglais, poésie», soupire le père, rongé d’angoisses et d’amertume. «J’éprouve bien sûr de la fierté et du bonheur comme au tout début. Mais je croule aussi sous la responsabilité, la crainte de voir leurs efforts s’envoler», affirme celui qui a abandonné son travail d’analyste financier pour coacher ses filles. Ses hantises ? D’abord, la suspicion autour du travail de Hiba et Ghita. «Des peintres marocains confirmés, sans doute apeurés par l’ingéniosité des filles, font courir des rumeurs malsaines». Les filles seraient des mystificatrices et leur père, le cerveau de cette effroyable imposture. Il peindrait les toiles, elles se contenteraient d’y griffonner leur signature. «Faut-il organiser une conférence de presse, montrer les filles en train de peindre ? Je suis prêt à le faire pour que les calomniateurs se taisent». Deuxième motif de découragement pour le père Khamlichi : des professionnels des arts et des acteurs culturels très peu encourageants. «Et c’est un euphémisme ! Pourquoi le ministère de la culture n’a pas émis le moindre communiqué ou ne serait-ce qu’un début de félicitations après les trois prix obtenus par mes filles à la Biennale d’art de Sharjah ? Pourquoi Bensalem Himmich, à l’époque ministre de la culture, les a choisies en 2010 pour représenter le Maroc au festival des arts nègres de Dakar puis s’est ravisé à la dernière minute ? Pourquoi des galeries d’art marocaines les programment pour des expositions mais finissent par annuler ? Comment, dans ce contexte navrant, ne pas penser à une cabale contre Hiba et Ghita ?»
Mais Abderrafi Khamlichi continue de se battre pour que le talent de ses filles triomphe. «Certains me suggèrent d’attendre qu’elles grandissent. Mais pourquoi attendre quand, à cet âge, leur maîtrise correspond à des années d’académisme ? Mes filles sont des artistes accomplies et doivent être, dès à présent, reconnues comme telles».

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