Des efforts mais encore 9,6 millions d’analphabètes au Maroc !

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En 2011-2012, 735 000 personnes ont bénéficié du programme d’alphabétisation. Ils sont 6 millions ces dix dernières années. Le taux de Marocains ne sachant ni lire ni écrire est estimé à 30%. Il était de 43% en 2004. On est passé d’une réduction d’un point par an à deux points.

Combien d’analphabètes le Maroc compte-il réellement ? Selon les derniers chiffres livrés par la Direction de la lutte contre l’analphabétisme (DLCA) au ministère de l’éducation nationale (MEN), l’analphabétisme n’atteint désormais que 30% de la population marocaine, soit quelque 9,6 millions sur les 32 millions d’habitants que compte le Maroc. Théoriquement, ce taux d’analphabétisme aura sensiblement baissé ne serait-ce qu’en comparaison avec celui de 2009, donné cette fois-ci par le Haut commissariat au plan (HCP) : il l’a situé, lui, à 39,7%. Cela veut dire que la réduction du taux a été de 10 points en deux années. Cela n’est-il pas exagéré ? En effet, suivant les statistiques officielles, bon an mal an, l’analphabétisme ne recule en moyenne que d’un point à un point et demi par an. En 2004, le taux d’analphabètes était de 43% selon le recensement général de la population).

El Habib Nadir, directeur de la lutte contre l’analphabétisme au MEN rectifie : «Quand on analyse le rythme de cette baisse au fil des années, on s’aperçoit que la moyenne de réduction du taux d’analphabétisme est passée de 1 point par an à plus de deux points à partir de 2004. Par ailleurs, nous avons conçu des modèles mathématiques d’estimation de ce taux en utilisant l’évolution démographique, les réalisations, la scolarisation… Ces modèles nous livrent une estimation de près de 30% en 2011-2012» (voir entretien). Une chose est sûre en tout cas : au titre de l’année 2011-2012, 735 000 personnes ont bénéficié du programme d’alphabétisation, «ce qui est un record», estime le même responsable. «Le cumul sur les 10 dernières années est de 6 millions de personnes», avait-il annoncé lors d’un point de presse organisé à Marrakech le 16 décembre par l’ambassade de l’Union Européenne (UE) au Maroc dans le but de mieux communiquer sur ses actions dans deux domaines aussi importants que la santé et l’éducation. L’UE, rappelons-le, n’y va pas de main morte quand il s’agit d’aider le Maroc dans sa lutte contre l’analphabétisme. Elle a versé pour le programme d’alphabétisation qui s’étale de 2008 à 2013 la bagatelle de 27 millions d’euros (300 MDH), ce qui correspond à 25% du budget alloué à la DLCA.

Avec un taux de 55%, le monde rural est le plus touché par l’analphabétisme

Mais au-delà de ces chiffres un peu contradictoires concernant le taux d’analphabètes, force est de reconnaître que le Maroc, sur ce plan, revient de loin quand on sait que dans les années 1960, le taux d’analphabétisme était de 87%. Ainsi, le nombre des nouveaux alphabétisés ne cesse d’augmenter. Il ne dépassait pas les 80 000 par an pendant les années 1990 du siècle dernier. Mais à partir des années 2000, les programmes de lutte contre l’analphabétisme commencèrent à donner leurs fruits, et un secrétariat d’Etat dédié à ces programmes a été même créé. Si lors des premières années 2000, le nombre d’alphabétisés ne dépassait pas 250 000 à 300 000 personnes par an, il s’établit à 700 000 en 2006-2007, avant d’atteindre le record de 735 000 en 2011-2012.

Bien entendu, ces millions de Marocains qui ne savent ni lire ni écrire sont répartis sur les différentes tranches d’âge et régions du pays, le monde rural, avec plus de 55%, étant le plus touché. Les tranches d’âges les plus affectés par l’analphabétisme sont les 45 ans et plus : 46% de cette catégorie est analphabète en 2011 (4,5 millions). Il s’agit en fait des répercussions d’une époque où fréquenter l’école primaire était l’apanage d’une petite minorité. Les jeunes entre 15 et 24 ans, surtout à partir de la mise en œuvre de la charte d’éducation et de formation, sont de moins en moins analphabètes : le taux actuel est de 20%. Mais le grand bond a touché les jeunes de 6 à 11 ans. Ces trois dernières années, en effet, avec le plan d’urgence, cette tranche est de plus en plus épargnée de l’analphabétisme. Il faut dire que la stratégie (2009-2012) en faveur de l’éducation a commencé à donner ses fruits, et l’UE y est sûrement pour quelque chose puisqu’elle a fait bénéficier ce programme de 108 millions d’euros (1,2 milliard de dirhams). Et les résultats ont été plutôt probants : 96,6% d’enfants en âge de scolarité ont été à l’école primaire en 2011-2012. Le taux d’abandon scolaire au collégial a reculé de 13,4% en 2007 à 10,4% en 2011-2012, grâce notamment aux mesures d’appui telles que le programme Tayssir, le développement des cantines scolaires et la mise en place du transport scolaire dans certaines zones rurales.

Quant aux régions les plus touchées par l’analphabétisme, elles sont au nombre de 11. L’une de ces régions était la province de Chichaoua. Grâce à la stratégie d’alphabétisation lancée par la DLCA ces quatre dernières années (avec l’aide de l’UE certes, mais également avec celle des ONG qui contribuent à hauteur de 50% dans ce travail), c’est la province où les progrès d’alphabétisation sont les plus réussis. De 67% en 2004, le taux a baissé à 46% à fin 2009, avant de poursuivre la même tendance à raison de 3% de baisse par an jusqu’en 2012. L’objectif stratégique, déclare Youssef Aït Haddouch, délégué provincial du MEN à Chichaoua, est de «faire baisser le taux d’analphabétisme à 20%».
Pourquoi pas un taux de 0% dans les prochaines années ? Parce que certaines communes, répond le même responsable provincial, «enregistrent plus de 80% d’analphabètes, ce qui demande des efforts importants, pour d’abord toucher cette population et, ensuite, réduire le taux d’analphabétisme dans la région, un passage obligé pour que la population participe au développement humain. Sans la participation de tous, le train du développement n’avancera pas». Et dans cette région de Chichaoua, il faut dire que la participation des ONG est capitale dans ce programme : elles ne contribuent pas seulement à l’alphabétisation, mais aussi à créer de l’emploi, et donc de la richesse. «Savoir lire et écrire, mais aussi offrir des opportunités d’emplois et de création de richesse», commente Amina Bayouz, présidente de l’association Annaouat, l’une des ONG qui s’activent brillamment dans ce programme d’alphabétisation pour cette région.
C’est vrai, l’alphabétisation en soi ne pourrait être efficace que par «une insertion professionnelle et sociale des bénéficiaires», tranchent, unanimes, les acteurs associatifs dans cette région. Fatima Aoulad Abbou, institutrice, confirme : «Notre action porte aussi sur les activités génératrices de revenus pour que les femmes, qui suivent le programme d’alphabétisation, puissent sortir de la pauvreté et la marginalisation. Nous veillons à ce que ce programme ne se limite pas à l’éducation et à l’apprentissage. Ces femmes doivent s’orienter vers des activités génératrices de revenus». A quoi bon alphabétiser, en effet, si les bénéficiaires ne profitent pas de leur savoir, aussi rudimentaire soit-il ? D’ailleurs, un programme de post-alphabétisation a été créé par la DLCA, en faveur de quelque 50 000 bénéficiaires, en deux ans, au plan national.

Ce n’est un secret pour personne, et plusieurs enquêtes l’ont confirmé : là où il y a plus d’analphabètes il y a plus de sous-développement. L’une d’elles, menée il y a quelques années par la même DLCA, a conclu que l’analphabétisme coûte au Maroc l’équivalent de 1,5 point minimum du PIB national. Ce qui signifie un manque à gagner économique dont le pays ne profite pas. Ce constat est confirmé d’ailleurs par une autre enquête menée en 2006 par l’UNICEF et le secrétariat d’Etat chargé de l’alphabétisation et de l’éducation non formelle (voir encadré) : le manque à gagner net total pour la société représentait pratiquement un demi point du PIB de l’année 2004, soit quelque 2, 8 milliards de DH. C’est la raison pour laquelle les pouvoirs publics mettent les bouchées doubles pour rattraper tous les retards cumulés dans ce domaine. «Le programme gouvernemental actuel prévoit l’accélération du rythme des réalisations pour cibler un million de bénéficiaires par an et amener le taux d’analphabétisme à 20% en 2016», annonce M. Nadir (voir ci-contre). Encore faut-il, selon lui, mener un plaidoyer en faveur de ce vaste programme d’alphabétisation dans les politiques publiques et les programmes sectoriels. Et résoudre le problème épineux du financement : le déficit est estimé à 90 MDH en 2013, à 130 MDH en 2014 et à 140 MDH en 2015.

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